Les îles de la Vienne

 

 

            Voilà deux millions d'années, la Vienne était encore un fleuve qui filait vers l'Ouest jusqu'à l'Océan. En creusant sa vallée elle a rencontré des roches plus dures à hauteur de La Péruse. Face à cet obstacle, elle s'est laissée « capter » par une petite vallée secondaire vers le Nord. C'est ainsi qu'elle rencontra la Loire à Candes-Saint-Martin, et qu'elle perdit son statut de fleuve.

            Cette modification de tracé, et la variété des roches rencontrées sur son parcours, donnent à la Vienne un profil et une vitesse d'écoulement plutôt irréguliers. Pour descendre du Plateau de Millevaches, où elle prend sa source, elle creuse de profondes gorges jusqu'à son confluent avec le Taurion, en amont de Limoges. Désormais, la vallée s'élargit et les activités humaines y trouvent  place. Mais de nouvelles déclivités apparaissent en aval d'Aixe-sur-Vienne, de Chassenon et d'Availles-Limouzine. Entre ces eaux rapides, les pentes plus douces favorisent le dépôt d'alluvions, qui sont à l'origine de plusieurs îles.

            Beaucoup de langues de terre, aujourd'hui rattachées à la rive, furent des îles pendant de longues périodes. Ce fut le cas de Civaux. Installés au centre d'une île de 3,5 km de long, le temple gallo-romain, l'église et la nécropole mérovingienne ont été attirés par ce site. A Exideuil, l'église occupe le centre d'une ancienne île ; on y a également découvert des vestiges gallo-romains. Et à Chassenon, tout montre que Pilas, sur la rive droite, et la Montre, sur la rive gauche, sont aussi d'anciennes îles redevenues terriennes par comblement d'un bras mineur de la Vienne.

            Mais il reste encore de véritables îles sur la Vienne. Je voudrais parler de quelques unes parce qu’elles ont une histoire : l'île Navière à Chaillac, l'île Sainte-Madeleine à Lessac, l'Isle-Fort à l'Isle-Jourdain et l'Ile-Bouchard (Indre-et-Loire).

Zone de texte:             L'île Navière mesure 2,2 km de longueur et couvre 48 hectares. On ne connaît rien de son histoire ancienne mais Marc Péchinal, l'auteur de « La Ruine de Cassinomagus » (1933) y voyait un repère de druides. Il met en scène le vergobret gaulois de la Forêt de Comodoliac qui, avec ses compagnons, y découvrent « une petite clairière où quatre huttes étaient édifiées. Ils continuèrent leur route vers la partie orientale de l'île et arrivèrent à une sorte d'esplanade formant le point culminant, que la main des hommes avait dépouillée de sa végétation. C'était une enceinte circulaire de rochers, au milieu de laquelle se trouvait une petite fontaine tapissée de mousse. Quatre hommes étaient assis sur les rochers tout auprès de la source. C'était le collège des druides de l'île de Chaillac ». A la période moderne, on note que l'île appartient au XVIIIème siècle à Pierre Aimable Moulinier, Sieur de l'Isle. Elle passe ensuite à un Navière, à qui elle doit son nom, puis à la famille Chabodie Dupérat qui donna des maires à Saint-Junien et à Chaillac. Une vaste métairie occupe le centre de l'île. Elle figure déjà au cadastre napoléonien. Autrefois desservie par un bac, elle est maintenant accessible par une passerelle depuis la rive nord. La pointe amont de l'île recèle deux curiosités : la chapelle funéraire de la famille Chabodie-Dupérat, construite en 1844, et la roue-élévatrice réalisée un peu plus tard pour conduire l'eau de la Vienne sur les prairies de l'île. Sur la rive Nord, l'ancien Moulin de La Roche a été converti en centrale hydroélectrique. L'île a été vendue à la Communauté de Communes Vienne-Glane en 2006. Sa vocation agricole est maintenue et la roue a été remise en service cette année. Un sentier de découverte y est balisé.

            L'île Sainte-Madeleine de Lessac mesure 950 mètres de long. Elle est surtout connue pour son « dolmen » dont la disposition semble unique : sa table de 4,5 mètres de longueur et de 18 tonnes repose sur quatre colonnes de 2,7 mètres de hauteur, taillées de main d'homme et n'ayant que Zone de texte: 35 centimètres de section. Les colonnes ont une base et un chapiteau qui pourraient permettre de les dater du XIème siècle. En-dessous, on a trouvé une pierre d'autel rectangulaire à tailloir et un bénitier.  C'est donc un monument chrétien, auprès duquel on se rendait en pèlerinage jusqu'à la Révolution. On en connaît la légende, rapportée en 1826 par M. Limousin, Commissaire pour la Conservation des Antiquités de la Charente : « Les habitants du pays disent que sainte Madeleine vint autrefois faire pénitence dans l'île qui avoisine Saint-Germain, et qu'ils appellent l'île de Sainte-Magdeleine ; qu'en y abordant, elle portait cette pierre énorme sur sa tête, les quatre chandeliers (c'est ainsi qu'ils désignent les colonnes) dans son tablier, et le bénitier dans sa poche ; ils montrent même à l'appui de cette singulière assertion, l'empreinte d'une des pantoufles de la sainte voyageuse, sur un rocher très dur qui se trouve à découvert, à quatre ou cinq cents mètres de la rive gauche de la Vienne. Cette empreinte ressemble en effet médiocrement à celle d'un pied droit de grandeur moyenne. Le pied gauche est, dit-on, marqué de la même manière sur un autre quartier de roche, faisant partie de la digue d'un moulin construit sur la rivière. ». Une métairie fut construite au XIXème siècle à la pointe amont de l'île. Gabriel de Mortillet visita le site en 1896. Il raconte que « le métayer actuel, transformant la chapelle en cabaret, a établi une table et deux bancs en bois sous le monument allant jusqu'à l'autel ». Aujourd'hui, l'île a été rendue accessible depuis la rive gauche par une passerelle pour piéton (fermée), tandis qu'un gué est encore utilisable par les véhicules depuis la rive gauche. Le propriétaire de l'île souhaite s'en dessaisir et l'a mise en vente.

            Les deux dernières îles qui nous occupent ont été largement aménagées par l'homme, depuis le moyen-âge jusqu'à aujourd'hui. Conçues à l'origine comme des refuges, elles se transformèrent en barrières de péage avec la construction des ponts.

            A l'Isle-Jourdain, l'Isle-Fort est située à l'aval du pont qui franchit la Vienne, auquel elle est reliée. C'est une petite surface (2500 m²), construite par remblai et soutènement sur les plus gros rochers qui occupaient le centre de la rivière.  La  seigneurie de l'Isle  dépendait de la châtellenie de Calais, dont la tour principale était élevée sur la rive droite. L'île devait supporter le refuge seigneurial, dû à un certain Jourdain, mais rien ne semble en subsister. La construction du pont de pierre au XIIème siècle va assurer la richesse de cette implantation, grâce à la perception des droits de péage. Le pont existe toujours ; il a été maintes fois remanié. Il mesure 143 m de longueur et  repose sur onze arches, de portées inégales. Il devait être très étroit à l'origine, car il a été élargi aussi bien vers l'amont que vers l'aval. La seigneurie fut vendue avant la Révolution et l'île va devenir progressivement un site industriel. Un moulin à grain y est construit, transformé en minoterie en 1876. De celle-ci datent les bâtiments imposants qui subsistent, hauts de trois étages. Parallèlement au déclin de la minoterie, deux barrages hydroélectriques sont construits sur la Vienne à l'Isle-Jourdain dans les années 1920. Celui de Chardes, élevé à 1500 mètres en aval du pont, a 10,50 m de hauteur de chute. Les rochers entre lesquels la Vienne passait en rapides sont maintenant noyés dans le lac de retenue. Comme à Lessac, l'Isle-Fort vient d'être mise en vente par son propriétaire.

            L'Ile-Bouchard n'est située qu'à une trentaine de kilomètres du confluent de la Vienne et de la Loire. Ici, la vallée est désormais très ouverte, avec des rives basses. L'île mesure 800 mètres de longueur. Elle fut occupée dès le IXème siècle par Bouchard, premier seigneur du nom. Un pont y est construit durant la seconde moitié du XIIème siècle. Le site devient un lieu de passage important. Un Zone de texte: témoignage de 1634 parle de « piles de pont en pierre, couvertes de planches ». Les faubourgs qui se développent sur les rives deviennent des paroisses à part entière : Saint-Gilles sur la rive droite et Saint-Maurice sur la rive gauche. Le château seul occupe l'île et conserve une valeur militaire jusqu'aux Guerres de Religions, où il est le théâtre d'âpres combats. Richelieu achète la baronnie de l'Ile-Bouchard en 1628 mais, en 1638, les deux ponts sont emportés par une crue exceptionnelle. Dès lors, le site tombe à l'abandon et les deux paroisses riveraines retournent à une vie indépendante, simplement reliées par un bac. A la Révolution, l'île est vendue à un particulier. Une gravure de 1826 montre les ruines du château et du pont, simples pans de murs affaissés. Le destin bascule en 1832 quand les deux anciennes paroisses, devenues communes, décident de fusionner : elles achètent l'île afin d'y établir le centre administratif de la nouvelle entité territoriale. Les ruines sont rasées et des ponts « en fils de fer » sont construits en 1845, grâce au Zone de texte: système de concession. Ces ponts sont très étroits, le tonnage y est limité, et ils sont à péage. Le péage est racheté en 1886 et en 1926 le programme de routes nationales de Poincaré permet la construction de deux nouveaux ponts en pierre en remplacement. Ces ponts sont dynamités par l'armée allemande en retraite en août 1944, en même temps que ceux de Chinon. De nouveaux ponts en béton les remplacent en 1959. Si l'île a perdu au fil des temps tous ses vestiges historiques, elle a acquis sous le nom de « Place Bouchard » un rôle identitaire important pour les deux anciennes communes qu'elle relie.

            Ainsi donc, les îles de la Vienne eurent au cours des âges une fonction religieuse, militaire, industrielle ou administrative que l'on ne soupçonne pas toujours. Deux d'entre elles sont aujourd'hui en vente. On pourrait souhaiter que les collectivités riveraines s'y intéressent, qu'il s'agisse de réunir leurs territoires ou simplement de mettre en valeur leur environnement et leur patrimoine.

 

Laurent Pelpel


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