Une promenade à l'église de Laplaud (Roumazières-Loubert)

Certains sites parlent par leur majesté, d'autres par leur simplicité : Laplaud en fait partie. Situé à quinze kilomètres à l'ouest de Chassenon, Laplaud ne fut jamais une grande place. Cette terre fut toutefois seigneurie, paroisse, puis commune jusqu'en 1845

 

 Elle portait château à Chambes, dont les murs sont baignés par le cours de la Charente. Laplaud n'est plus aujourd'hui qu'un des hameaux les plus modestes de la grande commune de Roumazières, à laquelle il est rattaché. Le cimetière est désaffecté depuis 1945 et le dernier office a été célébré à l'église en 1985. A cette époque l'édifice menaçait ruine. Il est maintenant sauvé, depuis que des travaux de couverture et de ravalement intérieur ont été conduits par la commune, sollicitée par quelques personnes attachées à ces lieux.

 

Dans la nuit des temps

            L'origine de Laplaud semble remonter au XII ème siècle, quand la terre de Chambes voit s'installer une nouvelle famille, qui cédera Laplaud aux moines de Lesterps. Un oratoire plus ancien existait peut-être déjà à cette date. C'est l'époque où les grandes abbayes limousines, Saint-Martial, Lesterps … multiplient leurs établissements le long des chemins qui mènent à l'Atlantique où se développent salines et installations portuaires. Laplaud est lié à un gué sur la Charente, lui-même facilité par la déclivité du lit de la rivière qui limite la hauteur d'eau à cet endroit. A 3500 m au nord de Laplaud, la chapelle du Couret (commune de Manot) présente une architecture tout à fait semblable. Perdue au milieu des brandes, elle dépendait de l'abbaye Saint-Martial et se situait au carrefour des chemins de long parcours « de Manot » (est / ouest) et « des Meules » (nord / sud). Au XVI ème siècle, Laplaud devient église seigneuriale et paroissiale, à l'arrivée des Barbarin sur la terre de Chambes. René Barbarin construit, ou reconstruit le château de Chambes et réhabilite l'église de Laplaud, qui devient le lieu de sépulture de la famille. En 1780, Jean Barbarin est ruiné. Il vend le château de Chambes et se retire à Manot dans un corps de ferme. Après la Révolution, Laplaud n'est plus qu'une modeste paroisse, de faible étendue et très peu peuplée. Mais le site reste connu car il est fréquenté jusqu'à la seconde guerre mondiale à l'occasion des dévotions à Notre-Dame de Laplaud.

 

 Une dévotion fréquentée

            Dans son travail publié en 1956 sur les dévotions populaires de la région, Marc Leproux décrit celle de la fontaine de la Vierge à Laplaud.

            « Le jour de la Grande Vote est le 15 août, jour de l'Assomption. On s'y rend aussi n'importe quel jour quand on ressent des douleurs, car cette dévotion est surtout faite pour obtenir la guérison des rhumatismes ; mais on y va aussi pour les maladies des enfants et pour les crampes. La dévotion exige l'accomplissement de quelques rites qui lui sont assez particuliers :

1°) partir le matin à la pointe du jour et à jeun ;

2°) faire le tour de l'église et de la fontaine trois fois ;

3°) faire le tour de l'autel trois fois avec un cierge à la main et toujours en priant ;

4°) prendre la corde qui sert à sonner la cloche et l'entourer autour de son corps ;

5°) boire de l'eau de la fontaine et en emporter pour se frictionner la partie endolorie ;

6°) selon quelques informateurs il est nécessaire de remettre aux pauvres quelques pièces de menue monnaie.

            Le geste de s'enrouler avec la corde a certainement un sens magique ; sans doute, celui d'attacher le mal pour l'entrainer hors du patient, goutteux ou rhumatisant. Autrefois, il était de pratique courante de fixer des épingles à l'autel ou d'y déposer en offrande un ruban, un morceau de pain ou tout autre objet. Le chœur de la chapelle était garni de béquilles accrochées là par les malades guéris. Tous ces ex-voto sont aujourd'hui enlevés. »

            Les dévotions collectives se sont arrêtées à la seconde guerre mondiale, mais des pratiques individuelles ont perduré jusque dans les années 1960. Elles ont laissé des traces discrètes sur l'architecture de la chapelle : aux angles extérieurs du sanctuaire, les pierres d'arkose qui forment chainage présentent une série de stries à hauteur d'homme, trace de prélèvement de poudre siliceuse : était-ce pour reconstituer le lait guérisseur de la Vierge, comme cela est attesté dans d'autres lieux en France ?

 

Le langage des pierres

 

            L'église de Laplaud est isolée sur une petite butte, à 100 mètres du lit de la Charente. Elle est environnée au nord-est par la Fontaine de la Vierge ou Fontaine de l'Ane, au sud-est par l'emplacement de l'ancien cimetière et au sud-ouest par un corps de ferme habité. Le presbytère, qui apparaît du coté nord sur l'ancien cadastre, est aujourd'hui démoli. L'église adopte un plan d'une grande simplicité. Le sanctuaire carré, étroit, est vouté en arc brisé, percé d'une fenêtre dans l'axe et soutenu par deux contreforts massifs rajoutés du coté Sud. Ces contreforts sont composés d'anciennes pierres tombales, dont certaines sont en brèche de Chassenon. La nef, plus haute et sensiblement plus large, couverte en charpente, n'est éclairée qu'à la jonction du chœur par deux fenêtres étroites éclairant chacune un autel secondaire. Le clocheton en charpente est établi sur la nef, du coté du chœur. 

            L'ensemble peut dater de la fin du XII ou du début du XIIIème siècle, mais une réfection du XVème ou du XVIème siècle a laissé des traces. L'ouverture d'une fenêtre latérale dans le chœur a permis d'installer un lavabo liturgique. Les deux ouvertures latérales de la nef sont de facture légèrement différente de celle du chœur ; elles ont été positionnées en fonction des contreforts surajoutés et doivent dater de l'installation des autels secondaires, entre lesquels apparaissent au sol deux grandes dalles funéraires, probablement celles de la famille Barbarin. Le mur sud de la nef présente de nombreuses traces de reconstruction, avec remploi de pierres moulurées ou sculptures. Des pierres de taille en arkose sont utilisées dans les maçonneries les plus anciennes, aux angles du chœur et autour du porche d'entrée. Le reste de la maçonnerie est élevé en pierres de remploi et moellons associant la pierre bigarrée de Roumazières, l'arkose, le granite et même la brèche de Chassenon. On retrouve tous ces types de pierre en plus du calcaire dans le dallage de la nef, qui a eu la chance de ne pas être remplacé par une dalle en ciment. L'autel principal est une grande dalle calcaire de 1 m 90 de large et les deux autels secondaires sont en arkose. Un bénitier mouluré en calcaire et un lavabo octogonal en granite complètent ce mobilier lapidaire.

            La nudité de l'architecture permet de découvrir quatre petits personnages sculptés en haut-relief  sur les pierres d'embrasure des fenêtres latérales. Situés en hauteur, ils se font discrets. A l'intérieur, dans la fenêtre Nord de la nef, un écuyer

 

  à genoux et une tête à couvre-chef, probablement la marque des seigneurs-donateurs. A l'extérieur, deux petites têtes apparaissent dans les fenêtres nord et sud, un homme coiffé au bol et un autre, encapuchonné qui, par la position des bras semble véritablement « sortir » de la pierre. Serait-ce l'autoportrait du maitre d'œuvre des travaux de réhabilitation menés dans l'église à la fin du moyen-âge ?

 

La Vierge au lait

            A l'intérieur, une statuette de la Vierge allaitant l'enfant Jesus est placée au sommet du tabernacle en bois de l'autel principal. C'est Notre-Dame de Laplaud. De petite dimension, elle est en calcaire, repeinte récemment à l'occasion des travaux menés sur le tabernacle. Cette Vierge pourrait être datée du XIV ou du XVème siècle.

 

Elle appartient à l 'art populaire, ce qui la fait paraître plus archaïque. Elle semble assise, mais le siège n'apCette Vierge pourrait être datée du XIV ou du XVème siècle. Elle appartient à 'art populaire, ce qui la fait paraître plus archaïque. Elle semble assise, mais le siège n'apparait pas. Le visage est plus grand que nature et frontal, comme celui des madones romanes. Mais le traitement des plis du manteau est bien gothique. La Vierge allaite l'enfant tenu serré contre son sein gauche dénudé. parait pas. Le visage est plus grand que nature et frontal, comme celui des madones romanes. Mais le traitement des plis du manteau est bien gothique. La Vierge allaite l'enfant tenu serré contre son sein gauche dénudé. 

L'enfant est tout emmailloté et semble sortir de la crèche. Cette statue a certainement fait l'objet de nombreuses dévotions. Elle rappelle aussi, d'une certaine manière, tous les rites d'abondance des civilisations traditionnelles, dont les déesses-mères trouvées à Chassenon sont une image plus ancienne. 

           

On a découvert au sol la base d'une autre statuette de calcaire dont le corps a disparu. A l'extérieur, deux culots portés par des têtes entourées d'ange, apparaissent en hauteur sur le contrefort sud-ouest de la façade : portaient-ils cette statuaire autrefois ? Et, remployée dans le mur sud de la nef, une troisième tête semblable à celle des culots, au regard exorbité …

            Laplaud garde bien des secrets. Ses origines, ses sculptures, sa dévotion nous intriguent et donnent envie de comprendre. Laplaud mérite d'être découvert.

 

                                                                                                                    

Laurent Pelpel

 

N.B. Les photos qui accompagnent et soutiennent ce texte ont été prises le 18 juillet 2011 par Marie-Hélène et Jean-Claude Barthout. Le lecteur qui voudra en savoir plus pourra se référer à l'ouvrage d'André Berland et de Monique Langlais  « Roumazières-Loubert, 2000 ans d'histoire ». Un grand merci à M. et Mme Michel Hinard qui ouvrent si gentiment l'édifice à la demande du visiteur.

Lecteur, vous pouvez également visualiser 43 des photos prises lors de cette visite à la rubrique "Galerie Photos".

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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