ROCHECHOUART: le lion a-t-il parlé?

            Le lion de Rochechouart occupe une niche extérieure creusée dans le mur de la Tour du Lion, à l'angle nord-est du château. Isolé par les douves, logé à huit mètres au-dessus du sol, il nargue les visiteurs intrigués, et les archéologues.

 

            La sculpture occupe cet emplacement probablement depuis la construction de la tour, au début du XIIIème siècle. Elle figure sur un dessin de Charles Nicolas Allou, daté de 1821, soit trente cinq ans avant la grande restauration du château par l'architecte Fayette (1). L'abbé Dulery a donné une explication légendaire à son installation : la sculpture serait là pour commémorer un miracle. Un lion ramené des croisades (!), logé en bas de la tour, aurait respecté la vicomtesse que le vicomte Aymeric VII lui avait destiné (!!), puis aurait dévoré le félon, l'intendant du château (!!!) (2).

 

            Au XIXème siècle, le moyen-âge est à l'honneur, et l'on imagine que la sculpture du lion est une sculpture héraldique, ou bien une borne de vicomté, car les lions figurent sur les armoiries des vicomtes de Limoges. Le grand-père de Marguerite de Rochechouart n'était autre que le roi d'Angleterre Henri II, ce qui vaut bien un lion sur la tour du château ! Les auteurs anciens se sont toutefois accordés pour remarquer la similitude entre le lion de Rochechouart et les lions de même style conservés à Limoges (qui proviennent des anciens cimetières de la ville). Et aussi la grande ancienneté de la sculpture, érodée par le temps. 

 

            La Tour du Lion en travaux.

 

            « Au printemps 2016, la Tour du Lion a été restaurée, révélant des détails nouveaux, comme la présence d'un lionceau entre les pattes du lion sculpté » (3).

 

            Il n'en fallait pas plus pour aiguiser la curiosité de deux amis de Chassenon, qui se rendirent sur l'échafaudage des travaux et en ramenèrent les photos qui illustrent cet article (4).

 

 

            Le lion est en granit gris à grains fins, d'un matériau non disponible sur place à Rochechouart. Il est sculpté en rond de bosse, en position couchée, accroupi sur ses pattes avant, la tête tournée vers la gauche, la queue rabattue entre les pattes arrières. La posture n'est pas agressive, mais plutôt défensive. Il tient entre ses pattes avant un petit être, figuré de profil tourné dans le sens de la tête du lion. Jean-Henri-Moreau pensait y voir « une femme nue » (mais il n'avait pas l'échafaudage !). Son attribution la plus récente est donc celle d'un lionceau.

 

Les dimensions sont imposantes. Le lion est représenté grandeur nature, sur 1,75 m de longueur et 0,96 m de hauteur à la tête (h = 0,75 m à la croupe).

 

            Jean Perrier fut le premier à attribuer au lion de Rochechouart la fonction de lion funéraire gallo-romain, comme à ceux de Saint-Martial et de Saint-Michel-des-Lions à Limoges (5). En effet, les lions médiévaux figurant dans diverses églises sont différents. Ils sont en général en meilleur état, conservés à leur place d'origine et d'une facture plus expressive. Ils sont intégrés à une structure, comme support de colonne ou porteur de cuve baptismale. Quant aux lions funéraires antiques, les plus anciens ont été découverts dans les ruines de mausolées en Asie mineure dès le IIème siècle avant notre ère. On retrouve ce modèle plus à l'ouest à l'époque impériale, mais pas uniformément réparti. Les principales concentrations sont en Emilie-Romagne (Italie), en Andalousie (Bétique, Espagne), sur les limes danubien, rhénan et britannique et … en Limousin (Limoges et département de la Creuse). On recense dans notre région plus de quinze lions funéraires supposés gallo-romain, tous en granit.

Le plus proche se trouve à Saint-Maurice-des-Lions, à l'emplacement d'un ancien cimetière. Il adopte une position tout à fait comparable à celle du lion de Rochechouart. Le plus important était situé, en remploi, dans le cloître de l'ancien abbaye Saint-Martial à Limoges (6). Il mesure 1,60 m de long. On suppose que ces lions  pouvaient prendre place au sommet, ou sur la clôture, du monument funéraire. Certains historiens attribuent ce genre de sépulture à d'importants responsables des légions romaines venues d'Orient.

 

            Si l'on s'accorde à voir dans le lion de Rochechouart un lion funéraire gallo-romain en remploi dans une tour du château médiéval, il est encore impossible de le rattacher à sa structure d'origine. L'hypothèse de l'importation d'un lion funéraire de Limoges vers Rochechouart à l'époque médiévale est envisageable, tant les rapports étaient étroits au XIIIème siècle entre les vicomtes de Limoges et ceux de Rochechouart. Le lion pourrait aussi avoir été prélevé à proximité du château, car, si l'on n'a pas trouvé de structures gallo-romaines à Rochechouart, la cité est toutefois traversée par une voie antique et les abords ont livré quelques monnaies romaines en or. Reste l'hypothèse d'un prélèvement du lion à Chassenon même. La distance de transport reste raisonnable. Un dernier indice pourrait faire pencher dans ce sens : c'est la présence d'une autre sculpture, en brèche de Chassenon, à quelques mètres du lion, encastrée dans la façade nord du château.

Elle représente une tête animale sur un long cou, avec une abondante toison. Ce pourrait être la partie antérieure d'un lion assis, comparable à celui découvert à la Souterraine (Creuse) (conservé au musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye).

 

            Le réexamen du lion de Rochechouart semble confirmer son caractère funéraire et gallo-romain. C'est probablement le plus grand du genre conservé en Gaule. Mais son origine reste encore inconnue. Il faut souhaiter qu'à l'avenir de nouvelles découvertes viennent compléter son histoire.

 

Laurent Pelpel

 

 

(1) Archives départementales de la Haute-Vienne

(2) Abbé Duléry, Rochechouart, histoire, légendes, archéologie, 1855

(3) Plaquette juin 2016 du Musée départemental d'art contemporain

(4) Les photos sont dues à Jean-Claude Barthout. Merci à Laurent Vouzeleau, des services techniques du Département, qui nous a guidé sur l'échafaudage.

(5) Jean Perrier – Carte archéologique de la Gaule : Haute-Vienne, 1964

(6) Conservé au Musée des Beaux-Arts de Limoges – non exposé.

 

 

Illustrations :

 

- le château et le lion en 1821 (dessin de Charles-Nicolas Allou)

- le lion de Rochechouart

- le lionceau entre les pattes du lion

- le lion de Saint-Maurice -des-Lions

- la tête en brèche voisine du lion de Rochechouart

 


Les réactions

Avatar christine charpentier

Intéressant, bien que personnellement, je trouve que le lionceau ne ressemble pas a un lionceau, plutot un petit enfant.
Bravo à l'auteur qui s'y connait sacrément! J'attends impatiemment un article dont j'ai entendu parler, sur une quenouille trouvée au fond d'un puit à Chassenon.

Le 03-08-2016 à 09:33:49

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